Par Esther.  

Avant, Esther ne voulait pas d’enfants. On lui rétorquait qu’un jour la machine à hormones géantes sommeillant en elle allait se réveiller et que, biologiquement, elle en voudrait. Sinon elle avait aussi l’option de se consacrer à l’art (toutes les femmes qui n’ont pas d’enfants sont des artistes) et deviendrait alors très triste, très égoïste et amère.

Après Esther a rencontré Gudule et progressivement elle s’est dit : pourquoi pas un Alien. D’autres critiques se sont pointées. Refuser d’allaiter ferait de l’Alien un psychopathe - Alien, qui est la pire espèce d’Alien. Refuser d’accoucher par voie naturelle est logiquement contre-nature. Les mères souhaitant accoucher par césarienne sont des monstres qui veulent préserver leur ligne. Esther s’est dit que pour éviter de devenir un monstre qui en engendre un autre, elle finirait par convaincre Gudule d’avoir un chat (plus qu’un an avant le prochain Noël de la SPA).

Esther lit dans la presse que la société évolue pour les femmes. Elle est bien contente. Du coup ça veut dire qu’un jour elle va gagner autant que Gudule (c’est vrai, ils font presque le même métier). Elle entend parler de gros cochons balancés faute d’être pendus, de femmes qui crient, qui s’agitent, s’activent. Elle lit des romans d’anticipations (certains d’ailleurs anticipent que, pour les femmes, ça sera la merde). La science-fiction plaît beaucoup à Esther. Elle referme, furieuse, la Servante écarlate, parce que l’héroïne ne se bouge pas assez. Gudule essaye de lui expliquer qu’elle n’a rien compris au bouquin.

Le féminisme est partout. Même dans les magazines féminins, comme quoi tout le monde peut s’y mettre. Comme le dit Elle, un féminisme oui mais doux et gentil et même sexy. Esther qui jusqu’ici était persuadée qu’on était obligée de pas se laver pour être féministe, elle est tout de même drôlement surprise, ça lui révolutionne le schmilblick intérieur. Un couturier très engagé créé un formidable t-shirt WE SHOULD ALL BE FEMINIST. Esther est Baba.

Dans un diner, un ancien chirurgien cardiaque (une version très bruyante de Dieu-tout-puissant) déclare :

-C’est insupportable ! Dire l’âge de Brigitte Macron ! Dans MA famille, on arrêtait de dire l’âge des femmes à partir de leur 18 ans. C’est ça l’élégance.

Pourtant, calcule Esther, plus on parle de son âge moins ça devient important. Esther la ramène pas, elle pense, oui, mais dans sa tête. Le monsieur est chirurgien à la retraite et en plus elle aimerait finir sa tarte au citron en paix.

Et puis un soir, Esther a une idée :

E- Si c’était complot ?

G- T’as encore foutu de la patate douce dans la soupe ?

E- Tu imagines  ? Tout le monde commence à parler du féminisme. Ça énerve celles qui croient qu’on s’empare du féminisme pour en faire un sujet à la mode. Ça énerve celles qui d’habitude trouve ça limite et considèrent à présent qu’on en parle trop. Et puis ça contente celles qui trouvent qu’on en parle pas assez. Là on se leurre, on pense que c’est bon, c’est fait. On en parle, on les entend assez ces militantes. Tout le monde en parle et du coup tout le monde s’en fout.

G- Des puissances occultes qui font en sorte qu’on parle un maximum du féminisme pour que les consciences s’éteignent, qu’on baisse la garde ?

E- Tu parles tellement mieux que moi.

Esther est vachement déçue. Gudule n’adhère ni à sa soupe, ni à sa théorie. Personne ne l’écoute. De dépit, elle replonge dans un article du ELLE qui heureusement, n’oublie jamais l’essentiel : « Brigitte Macron a créé le buzz avec ses looks toujours chic et modernes ».