Par Pibale

Il est 20h15. Tout le monde s’affaire. Soir de première au théâtre du rond-point. On joue Mathilda May. L’effervescence... Les personnes sont apprêtées, parfumées. Une caméra patiente à l’extérieur et attend la vedette.

A proximité d’elle, un flic joue au cowboy, emmerde le passant : « Ce trottoir est réservé », « vous ne pouvez pas attacher votre vélo ici », « la mienne est plus grosse que la vôtre », etc… Il sort sa carte avec véhémence, apostrophe, gueule. Les gens tentent et feignent de l’ignorer. La caméra reste impassible.

Une fois la porte franchie, le pas se feutre. Le grand hall, sa profonde moquette rouge, produisent leur effet. La foule s’apprivoise, s’éduque. Elle ne chuchote pas mais devient presque timide. Tout semble cosy. John propose son programme, Tatiana ses cacahuètes (l’inverse serait gênant). Mais en silence.

Sauf au bar… L’endroit vit, et le badaud tente de se rassurer en s’enivrant. L’angoisse de nullité qui étreint Georges est vive : « Non mais j’ai vu son dernier spectacle… Exceptionnel… D’une créativité, d’une drôlerie… ».  Il ne parle pas qu’à sa femme. Il semble interpeler le bar entier. On entend la peur parler dans sa tête : « Mais putain, y a pas un pignouf pour me promettre que je vais pas m’emmerder ? »

Lucien est un pignouf. En quelques instants, ils partagent leur vision du théâtre post-moderne et autres théories pénibles que leurs femmes supportent depuis plusieurs décennies. Elles se glissent un regard entendu. Elles savent. Ne surtout pas les interrompre.

Ils commandent une 3ème bière. Habitués du théâtre depuis 30 ans, ils se lèvent systématiquement pour aller pisser en plein milieu de la représentation. 

Josiane se dit que son mari est un tendre emmerdeur.

 

 

Ça sonne.

La foule s’ébranle, partagée entre les ponctuels névrotiques et les rassurés péremptoires.

« Bouge-toi. Ça sonne. Ça va commencer. Ferme ta braguette. »

« Ah, tiens… ça sonne… T’inquiète va Suzon, en 30 ans de théâtre, ils n’ont jamais commencé sans moi… Sirote tranquille maman »

L’installation est chaude, profonde. Les tenues des accueillants incompréhensibles. On les plaint.

Si la foule n’est pas franchement bigarrée, le parterre est prestigieux. La caméra prend du sens. Les trognes connues se bousculent, se serrent les pognes, s’embrassent les joues. Georges note tout. Le spectacle devrait être de qualité.

Ça démarre.

Première surprise, c’est muet. Lucien œillade Georges. Celui-ci glousse… Ah… Lucien se sent plus libre. Il expire et se prend à rire.

Sur scène, la grosse dame écrase, de son cul massif, le chihuahua chétif. Lucien éclate. Un de ses rires géniaux, contagieux. Ses voisins ne peuvent s’empêcher de rire de sa spontanéité. Georges sourit mièvrement, il le jalouse presque.

Le chien meurt ainsi, entre 2 fesses - est-ce ça la petite mort ? est-ce parce que c’est un petit chien ? – La salle est hilare. Bardot se lève et s’en va. Georges la suit. Tu sais pourquoi ? Mais enfin, il doit pisser. C’est écrit 10 lignes au-dessus. Que ça doit être harassant d’être prof de théâtre…

La pièce continue de bruitages en cascades. Elle vaut surtout pour son intensité burlesque. Georges se dit qu’il ne se sera pas trop fait chatouiller la matière grise. 

Le final est pénible, sans ressort. La lumière se fait, les applaudissements fusent, intenses. La foule rappelle plusieurs fois dans un scenario entendu. Lucien souffle à sa femme tout en continuant d’applaudir : « A mon avis, il doit y avoir tous leurs amis dans la salle. Ce n’est pas non plus du Marceau ! »

-

Georges est un peu plus chafouin, partagé entre ce retour agréable à un rire enfantin et le faible niveau rencontré. En revanche, les vivas répétés de l’assemblée l’agace : « quand ça paye pas ça applaudit à se péter les phalanges… »

Il croise Lucien et n’ose aborder le sujet. Qui du premier jettera son analyse, au risque du désaccord ? Leurs femmes s’en chargent, simplement. « Alors qu’en avez-vous pensé ? »

« Pour tout vous dire je ne sais pas. C’est distrayant, j’ai ri. Mais bon sans plus. » La mèche est amorcée.

Georges et Lucien se glissent un regard entendu. Ils savent. Ne surtout pas les interrompre… 

Ils prennent alors les devants spontanément. Pour eux, le débrief est achevé, ils viennent de basculer sur un tout autre sujet au moins aussi important à leurs yeux : Le diner.

Ils partent en chantant « Elle a les… yeux…bleus… Mathilda »…