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Dimanche de cloche

Il avait suffi d’un pas au cours d’un été, sur
une pierre mobile d’un chemin de montagne,
écrasant à chaque pression l’herbe qui poussait
autour. C’est à cet instant précis, ce moment
où mon pied, posé sur cette pierre qui chavirait,
m’emportant dans un bref déséquilibre —
voyage de quelques millimètres, en une éternité
de quelques fractions infinitésimales
de seconde — que, brusquement, tout mon
corps reçut le choc — bref matraquage —
les sens abasourdis jusqu’à l’écoeurement,
par le poids d’un bagage transporté sans
le vouloir ni le savoir, qui m’était ainsi rendu
d’un coup. Sensation aussi intense et brève
qu’un coup à bout portant de l’été majuscule
d’une enfance.
Un temps d’absolue liberté, de jeunesse
du corps accueillant, les bras en croix,
la lumière posée sur la peau salée,
avec le museau humide des chiens venus
fouiller nos mains, le sauvage goût des feuilles,
le nez dans la blancheur mate d’un bol
de lait tiède, et, sous la couverture de laine
dont les arrières-grand-mères bordaient nos
yeux pendant la sieste sous le cerisier, c’étaient
mille étoiles dispersées sur nos têtes, nos
narines frémissantes sous l’odeur de poussière
légère du foin sec, le poivre des derniers
œillets en touffe avec dans l’oreille le patois
des aïeules, langue à parler aux bêtes,
aux arbres, aux pierres du chemin montant
sous le berceau des branches…

La suite ici :

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