Secrets de famille

Hello Sasha

Ma main cherchait Mick Jagger jeune, la sienne ripait sur mon 85b.

Je ne sais plus trop la date (sujet qui relève depuis du harcèlement médical), mais c’était peu de temps avant la fin de mon ancienne vie, celle où l’auréole de mes seins tenait encore dans la paume de mes mains.
Le 20 novembre, j’émergeais de ma troisième nuit de 13 heures de sommeil, façon coma baveux.
Mon pharmacien de quartier vit débarquer ma tête hirsute des lendemains de branlées. Je pris deux
tests, les plus chers, les mieux marketés, échaudée dans ma vingtaine par les aléas des tiges low-cost.
La suite est d’une prévisibilité spongieuse : pipi, résultat double-barre, yeux vers le ciel, mais comment c’est possible si vite, mains en l’air, hier encore j’avais mon stérilet, coup de fil à Homme, coup de fil à Homme (il répond pas), coup de fil à l’anesthésiste réanimateur.

Ma vision de la médecine et de ses représentants est inquiète. Outre la déférence paysanne héritée
de ma mère (respect du docteur), je nourris un sentiment de méfiance pour les sphynx de la science. Quand mon corps déconne (ou fabrique un être humain), il semble qu’il faille toujours jouer au rébus avec un taiseux savant..  » Le soleil se pose-t-il sur les yeux des proctologues ?

Les endocrinologues sifflent-t-ils jamais avec une brindille d’herbe entre les dents ?  » Ma gynécologue n’échappe pas à la règle : son sens de l’amabilité est resté coincé dans le sphincter de sa première patiente. Silence de morgue dans son temple de l’enfantement, les consignes sont notées silencieusement : plus de cigarette, d’alcool, de café, de bonbons, de charcuterie, de fromage coulant, de weed marocaine… plus de ski, de footing, de sauna, de câlins au chat… En revanche, beaucoup, beaucoup de légumes.
La bâtardise de cette to-do n’est rien par rapport à la suite du programme. Mon cerveau las de génitrice s’échoue sur les rives de la déception.
Depuis, je suis nausées matinales, nausées nocturnes, toxoplasmose, risque gémellaire, je suis trisomie 21, diabète gestationnel, micro-nutriments, rétention d’eau, je suis prurit, enfant prématuré…

Au sommet des pièges de la grossesse : l’annonce de la grossesse. Trop solennelle ou trop désinvolte, disons qu’elle sera livrée à interprétation. Certaines m’ont fait le reproche de leur avoir dit «comme ça», sans y mettre les formes. Depuis, je travaille sur la direction artistique de mon fairepart des trois mois, un vagin dessiné au fusain s’exclame dans une bulle «coucou c’est moi».
Homme a voulu m’emmener me faire masser pour être un bon compagnon de naufrage.
Quand la masseuse a su que j’étais enceinte, elle m’a expliqué qu’elle n’était pas habilitée à masser les femmes enceintes. Et comme le massage était déjà payé, Homme s’est fait masser.
Depuis la triste chaise où j’attendais, je voyais les pieds d’Homme dépasser de la table à masser, ses sales pieds rose fainéants pointer honteusement vers le sol nourricier qui allait faire de lui un père, un père ragaillardi par un massage à l’huile, un père reposé, dont aucune partie du corps n’aurait contribué au carnaval de la Création.

Mais où s’en vont les femmes quand elles sont enceintes?

A la « 8ème semaine aménorrhée » (demandez-pas, j’y comprends rien), au détour d’un macaron, j’ai découvert le pot-aux-roses. Soudain, les langues maternelles se déliaient. Sourires aux yeux, une ribambelle de mamans débarquait dans mon espace sonore, « bah oui, le premier trimestre c’est la dépression » criaient-elles joyeusement, mains autour du visage dans des petits chaussons tricotés. Je découvrais qu’une telle était restée alitée pendant deux mois, qu’une autre vomissait dans des sacs recyclables dans les escaliers de secours de sa tour de la Défense. Mais où s’en vont les femmes quand elles sont enceintes?
Agenda hormonal en poche, je passai récupérer quelques couffins chez mon frère, ainsi qu’une poussette – demandez si c’est une Yoyo et je vous pète la mâchoire. Mon aîné, que je n’avais pas vu sourire depuis les années Pasqua, jetait les commodités-bébé par la fenêtre en chantant, heureux d’acter auprès de sa femme qu’aucun troisième ne passerait la barre nuageuse de son utérus…

La suite ici :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Follow by Email
Facebook
Instagram