Épisode 4 : Le préservatif

Épisode 4 : Le préservatif

Episode 4
6:34

Je peux te pénétrer maintenant ?

Elle passe une nuit avec son « amant » Max, polyamoureux et vingtenaire, qui lui apprend à déconstruire les anciens formats amoureux.

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Je peux te pénétrer maintenant ?

Episode Transcript:

J’ai 37 ans, et... je me demande si ma vie est pas un peu faisandée ? A quel moment on comprend que sa vie est faisandée ? Des éléments qui se détachent du décor, des citations en exergue de sa propre existence. Pas des choses qui font sursauter. Juste des aplats de phrases étranges. Celui qui dit ça c’est Max, son premier rendez-vous depuis la séparation. Son prénom est tranchant, tant mieux, plus de syllabes et elle ne l’aurait pas retenu. Dans sa bouillasse actuelle, il est une bouffée d’air. Elle n’avait jamais perçu l’attrait des hommes plus jeunes. La jeunesse l’enveloppait et en se retirant, elle la laisse en manque de quelque chose. Il a vingt quatre ans. Ils font l’amour vers Nation. Elle replonge dans les délices du sexe l’après-midi, dans une chambre d’étudiant avec le soleil qui pousse les persiennes en PVC. Elle a l’impression d’être à l’étranger. Ils se disent les mots d’usage. Muni d’un préservatif, Max s’approche de moi, et avec une voix de fonctionnaire d’état, me demande s’il peut me pénétrer. Les nouvelles pratiques qui mettent au centre la question du consentement sont essentielles, hein, qu’on ne se méprenne pas. C’est juste que pour elle, là, ce registre d’intimité est tout nouveau. D’une nouveauté confondante en réalité. Une nouvelle manière de faire l’amour, de dire l’amour, qui me projette comme un canon dans le monde d’après. Et avec mon maigre bagage du monde d’avant, je me sens toute nue. Le fait que cela me surprenne autant, me rend triste d’ailleurs. Je suis celle qui traîne avec elle dans ce duo, l’idée implicite que, par défaut, la femme s’offre. « Le sexe, c’est surfait » affirmait Julie Tarin à Science-Po. Je me rappelle de ses dents en pointe et de ses énormes seins. Je sortais à l’époque avec une espèce de sex-addict qui se masturbait aux toilettes après nos ébats. C’est drôle comme tout est une question de point de vue dans la vie. Attention, Julie Tarin ne devait pas laisser sa part aux chiens sous la couette, de ça elle est sûre, mais elle avait décidé de ne pas placer le sexe au-dessus du reste. Pas d’emportement en matière de bistouquette. Le côté roboratif de la chose l’avait sans doute un peu lassée. Ok le sexe dans tous les sens, à trois, à douze, avec des gadgets. Et puis quoi ? Max accorde à la sexualité une sorte de splendeur sacrée. Elle le voit faire avec son air cérémonieux. Il a eu plus de trois cent partenaires. Quand elle marque un temps d’arrêt, presque au point d’être méfiante, il triomphe : « ça fait longtemps que j’ai déconstruit tout ça moi, tu crois vraiment que la pureté c’est restriction » ? Max ne veut pas du « couple ». Il l’a dit direct tout à l’heure en bas, au café. C’était étrange cette façon de se précipiter à dire ce qui ne sera pas. C’est quoi le couple pour lui, et c’est quoi le couple pour elle ? En physique-chimie, le couple se définit comme : les forces parallèles de sens contraire. Elle a remarqué que les garçons qui refusent l’engagement sont précautionneux avec l’amour. Ils lui font de la place, il y a comme des espaces verts autour de leur coeur. Un ami de Max passe récupérer des vinyles. Elle lui demande son âge et sans pouvoir s’en empêcher, le déconsidère pour son manque d’expérience. Ce léger mépris est à peine notable, mais elle se voit faire elle, à l’aise dans l’espace, triomphante avec sa ride du lion. « Demain MOI j’ai rendez-vous chez le notaire, je vais solder une vie de grands chez le mastodonte de la sériosité, je ne vais pas m’enfiler un kebab à l’ail devant Rick and Morty ». Je suis un monstre aux artifices chiffrés. Ôtez-moi ce 3 et ce 7, par pitié, mélangez- les... Max dit : « t’es obsédée par l’âge ». Il a l’aplomb insupportable Max. Comme ceux qui « gèrent bien » leur métaphysique, qui refoulent glorieusement. Comment s’étonner modérément de la métamorphose vers la mort ? De cet état de changement permanent ? C’est quoi être adulte au juste ? Autrefois, pour les hommes, devenir adulte c’était être inscrit au service militaire. Pour les femmes, c’était le mariage. Max interroge Google, un sociologue frétillant se remonte les manches : « Être adulte, c’est subvenir à ses besoins et avoir mis au monde un enfant ». Les définitions de forums s’arment de concret : avoir son permis de conduire, faire des réunions parents-prof, signer des SCI, ne plus se reposer sur ses parents, ne plus se reposer sur personne, faire le marché en pensant à ce qui risque de pourrir, voir son pénis rétrécir, prévoir qui va garder le chat pendant les vacances, prendre ses billets de train 3 mois à l’avance, aller en taxi à l’aéroport, ne pas pleurer aux enterrements, avoir des poils drus sur le menton, juger « les gens » d’être dans le jugement... Le constat avisé de Max me laisse songeuse : devenir adulte, c’est peut-être savoir qu’on ne le sera jamais.

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Anna Rios-Bordes

Directrice éditoriale

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